Il faut bien finir par boucler les budgets. Et lorsque les économies structurelles sont difficiles à trouver, la tentation est grande de chercher l’argent là où il paraît immédiatement disponible.
Les entreprises ne votant pas, elles sont devenues la cible idéale.
C’est ainsi que le gouvernement envisagerait de réduire de plus de 3 milliards d’euros, dès 2027, les exonérations de cotisations patronales, après avoir déjà gelé le barème cette année.
Sur le papier, la mesure peut sembler répondre à une nécessité budgétaire. Dans les comptes de l’État, quelques milliards d’euros de recettes ou d’économies supplémentaires constituent une ressource tangible.
Dans l’économie réelle, le raisonnement est beaucoup moins mécanique car ces exonérations ne sont pas un cadeau fait aux entreprises. Elles constituent depuis des années l’un des instruments permettant de réduire le coût du travail, notamment sur les rémunérations proches du SMIC. Les remettre progressivement en cause revient donc, à terme, à renchérir le coût de l’emploi.
Et ce renchérissement intervient au pire moment.
Le cercle vicieux
Le prochain relèvement du SMIC augmentera mécaniquement les coûts des entreprises dont les salariés se situent à proximité du salaire minimum. Si, dans le même temps, les allègements de cotisations sont réduits, l’effet sera double.
Pour certaines entreprises, notamment les PME et celles dont les marges sont faibles, l’équation deviendra particulièrement difficile : absorber la hausse, augmenter les prix, réduire les investissements, limiter les augmentations de salaires, ne pas remplacer certains départs ou, dans les situations les plus tendues, supprimer des emplois.
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que chaque euro de prélèvement supplémentaire provoquera mécaniquement un licenciement. L’économie est plus complexe que cela.
Mais il existe un mécanisme collectif qu’il serait dangereux d’ignorer.
Une entreprise qui voit ses coûts augmenter sans pouvoir répercuter intégralement cette hausse sur ses prix dispose de moins de ressources pour investir, recruter ou augmenter les salaires. Une entreprise qui investit moins prépare moins bien l’avenir. Une entreprise qui augmente moins les salaires contribue à ralentir le pouvoir d’achat. Et lorsque la consommation ralentit, les entreprises voient à leur tour leurs débouchés se contracter.
Coûts en hausse, marges sous pression, salaires contraints, consommation qui ralentit, activité qui se tasse… le risque est d’installer progressivement un cercle vicieux.
Et lorsque l’activité ralentit suffisamment, les recettes fiscales et sociales diminuent à leur tour.
C’est précisément là que se trouve le paradoxe : chercher des recettes supplémentaires sur le travail peut, à terme, contribuer à réduire la capacité du travail à produire ces mêmes recettes.
Jusqu’où ?
Personne ne prétend détenir une solution miracle.
La situation des finances publiques françaises impose des choix. Elle impose même probablement des choix difficiles. Mais il faut alors avoir le courage de poser la question centrale, à savoir, combien de temps encore les entreprises pourront-elles être considérées comme la variable d’ajustement privilégiée de nos déficits ?
Car après les exonérations, que restera-t-il ? Et lorsque les prochaines économies seront nécessaires, que fera-t-on ? Réduira-t-on encore les dispositifs qui permettent de diminuer le coût du travail ? Augmentera-t-on encore les prélèvements sur les entreprises ? Créera-t-on de nouvelles taxes sectorielles ou de nouvelles contributions exceptionnelles ?
Et après ?
C’est un puits sans fond.
À moins de considérer que le problème n’est pas seulement celui des recettes, mais aussi celui des dépenses structurelles.
On peut toujours demander davantage à ceux qui produisent. Mais cette stratégie ne peut fonctionner indéfiniment. À force de prélever une part croissante de la richesse créée pour financer un système dont les dépenses continuent d’augmenter, on ne résout pas le problème, on déplace l’échéance.
Une rupture dans la perception de l’entreprise
Cette situation risque également de modifier profondément le regard que les salariés portent sur leur propre rémunération.
Pendant longtemps, lorsqu’une entreprise expliquait qu’elle ne pouvait pas augmenter davantage les salaires, le débat pouvait se résumer à un arbitrage interne : combien pour les salariés ? Combien pour l’investissement ? Combien pour les actionnaires ?
Le salarié pouvait considérer que l’argent existait peut-être, mais que l’entreprise faisait d’autres choix.
Demain, le raisonnement risque de devenir différent.
Lorsque l’entreprise expliquera qu’elle ne peut pas davantage augmenter les salaires parce que le coût du travail, les cotisations, les taxes et les contraintes réglementaires absorbent une part croissante de la richesse créée, le salarié ne regardera plus seulement son employeur.
Il regardera au-dessus.
Il verra l’État, les prélèvements, la dépense publique et cette impression croissante qu’une part toujours plus importante de la richesse produite est captée avant même que l’entreprise puisse décider de son utilisation.
Et cela pourrait avoir des conséquences bien au-delà du seul débat budgétaire.
Car une entreprise ne peut pas durablement demander à ses salariés de faire preuve de modération, de résilience et d’efforts si, dans le même temps, ceux-ci constatent que leur progression salariale est absorbée par une mécanique qui leur échappe totalement.
La résilience comme horizon
Il faudra pourtant continuer à avancer.
Les entreprises continueront à investir lorsqu’elles le pourront. Les dirigeants continueront à rechercher des gains de productivité. Les salariés continueront à faire fonctionner les entreprises. Les actionnaires continueront à prendre des risques.
Mais il serait dangereux de confondre résilience et capacité infinie d’absorption.
La résilience n’est pas l’acceptation permanente de nouvelles contraintes. Elle est la capacité à traverser une période difficile sans détruire les conditions de la reprise.
Or une économie ne peut pas être durablement résiliente si ceux qui créent la richesse ont le sentiment qu’à chaque difficulté budgétaire, une nouvelle ponction les attend.
La France devra donc bien finir par répondre à une question simple, mais redoutable : veut-elle seulement trouver de nouvelles recettes, ou veut-elle réellement s’attaquer aux causes structurelles de ses déficits ?
Pour les entreprises comme pour les salariés, l’enjeu dépasse désormais largement quelques milliards d’euros dans une loi de finances.
Il concerne la capacité de notre économie à continuer à produire, investir, employer et rémunérer.
La résilience va devenir le maître mot. Espérons simplement qu’elle ne devienne pas le nouveau nom donné à une économie à qui l’on demande, année après année, de supporter toujours davantage.
