On parle beaucoup de l’intelligence artificielle comme d’une technologie susceptible de transformer les métiers, d’automatiser certaines tâches et, dans certains cas, de faire disparaître des emplois. Mais une autre révolution est peut-être en train de se jouer, moins visible et pourtant plus profonde : celle de la compétence.
Le sujet n’est plus seulement de savoir quels métiers seront transformés par l’IA. Il faut désormais se demander si notre manière d’apprendre un métier, de former les salariés et de construire les parcours professionnels est encore adaptée à un monde dans lequel les compétences évoluent beaucoup plus rapidement.
Les chiffres donnent une idée de l’ampleur du phénomène. Selon le Future of Jobs Report 2025 du World Economic Forum, les employeurs estiment que 39 % des compétences actuellement mobilisées dans le travail seront transformées ou deviendront obsolètes d’ici 2030. Le même rapport estime que 59 % des actifs auront besoin d’une formation, d’une reconversion ou d’une montée en compétences au cours de cette période.
Ce constat rejoint les analyses récemment publiées par Educapital sur les conséquences de l’IA pour l’éducation et la formation. Le fonds souligne notamment que l’intelligence artificielle ne fait pas qu’accélérer l’obsolescence des compétences, elle modifie la manière même dont celles-ci doivent être acquises et entretenues. Educapital identifie notamment le potentiel de l’IA pour cartographier les compétences, personnaliser les parcours d’apprentissage, automatiser certaines évaluations et permettre des mises en situation grâce à des agents capables de dialoguer durablement avec un apprenant.
Mais derrière ces évolutions technologiques se cachent des questions beaucoup plus humaines et la première concerne les jeunes.
Le paradoxe de la première expérience
Pour apprendre un métier, il faut commencer par en exercer les tâches les plus simples. C’est en les répétant, en observant les collègues plus expérimentés, en faisant des erreurs et en les corrigeant que l’on acquiert progressivement les réflexes qui feront ensuite un professionnel autonome.
Or, ce sont précisément ces tâches qui sont souvent les plus facilement automatisables par l’intelligence artificielle.
Le risque est donc paradoxal, ceux qui ont le plus besoin d’expérience pourraient être ceux à qui l’entreprise aura le moins de tâches élémentaires à confier !
Ce phénomène doit être regardé avec attention. Il ne signifie évidemment pas que l’IA va mécaniquement supprimer l’emploi des jeunes. Mais il pose une question essentielle : si certaines des tâches qui constituaient autrefois les premiers échelons d’un métier sont désormais réalisées par une machine, comment construira-t-on l’expérience professionnelle de demain ?
C’est particulièrement important pour l’alternance et l’insertion des jeunes. Nous ne pouvons pas simplement demander à une nouvelle génération d’être immédiatement opérationnelle sur des tâches complexes que personne ne lui aura permis d’apprendre progressivement.
L’entreprise devra donc peut-être réinventer ses parcours d’entrée dans les métiers.
La formation ne peut plus être une parenthèse
La deuxième question concerne notre conception même de la formation professionnelle.
Pendant longtemps, nous avons fonctionné selon un modèle relativement simple : on acquiert un socle de connaissances, on obtient un diplôme ou une qualification, puis on exerce un métier dont les compétences évoluent progressivement.
Ce modèle devient de moins en moins pertinent.
Le World Economic Forum estime que 85 % des entreprises interrogées prévoient de faire de la montée en compétences de leurs salariés une priorité et que 70 % envisagent de recruter des collaborateurs disposant de nouvelles compétences.
La formation ne peut donc plus être considérée comme un événement ponctuel venant interrompre le travail. Elle doit progressivement devenir une composante du travail lui-même.
Apprendre, expérimenter, se tromper, corriger, actualiser ses connaissances et apprendre à utiliser de nouveaux outils doivent pouvoir se produire au fil de l’activité professionnelle.
L’IA peut précisément contribuer à cette évolution. Elle peut devenir un tuteur disponible à tout moment, un simulateur de situations professionnelles, un outil d’entraînement ou encore un moyen d’identifier les compétences qui manquent réellement à un salarié.
Mais il faut rester lucide : automatiser la formation ne signifie pas nécessairement mieux former.
Une IA peut mesurer une performance, générer un exercice ou proposer un parcours. Elle ne doit pas pour autant devenir l’unique arbitre de ce qu’est un bon professionnel. L’apprentissage comporte une dimension humaine, collective et parfois informelle que les algorithmes auront du mal à remplacer, comme observer un collègue expérimenté, comprendre les subtilités d’une relation client, apprendre à prendre une décision dans une situation ambiguë, ou encore développer son jugement.
Ne pas seulement automatiser le travail : augmenter les compétences
C’est sans doute là que se situe le véritable enjeu.
L’entreprise pourrait être tentée de regarder l’IA sous un angle essentiellement productif : quelles tâches pouvons-nous automatiser ? Combien de temps pouvons-nous gagner ? Combien de personnes pouvons-nous mobiliser en moins ?
Ces questions sont légitimes. Elles ne sont simplement pas suffisantes.
Une entreprise qui automatise sans organiser la montée en compétences risque de se retrouver, à terme, avec moins de tâches simples, moins de possibilités d’apprentissage et une pénurie de salariés capables d’assumer les tâches plus complexes.
À l’inverse, une entreprise qui utilise l’IA pour augmenter les compétences de ses collaborateurs peut transformer la technologie en véritable outil de développement humain.
Le sujet n’est alors plus « l’homme ou la machine », mais « l’homme avec la machine ».
Cette distinction est essentielle. Le World Economic Forum souligne d’ailleurs que les compétences technologiques — notamment l’IA, les données et la cybersécurité — devraient progresser rapidement, mais que des compétences profondément humaines comme la pensée analytique, la créativité, la résilience, la capacité d’adaptation et la collaboration resteront déterminantes.
Ce que nous devons faire maintenant
Il serait illusoire de vouloir ralentir artificiellement la transformation technologique pour préserver un modèle de compétences qui appartient déjà en partie au passé.
Nous devons au contraire accepter que l’apprentissage devienne permanent.
Cela suppose d’abord que les entreprises connaissent beaucoup mieux les compétences dont elles disposent réellement, mais aussi celles dont elles auront besoin demain. Cela suppose ensuite de revoir les parcours professionnels pour permettre à chacun d’acquérir progressivement les nouvelles compétences, notamment lorsque certaines tâches traditionnellement confiées aux débutants sont automatisées.
Cela suppose enfin de ne pas opposer les compétences techniques et les compétences humaines. Les salariés de demain devront probablement savoir utiliser l’IA, mais aussi savoir quand ne pas lui faire confiance. Ils devront être capables d’exploiter une réponse générée par une machine, mais également de l’analyser, de la contester et d’en assumer les conséquences.
C’est peut-être finalement cela, la véritable révolution de l’intelligence artificielle.
Elle ne nous obligera pas seulement à apprendre de nouveaux outils. Elle nous obligera à apprendre à apprendre plus vite.
Et cette course ne sera jamais terminée.
L’enjeu pour les entreprises, pour les partenaires sociaux et pour les politiques publiques n’est donc pas de promettre que chacun pourra conserver indéfiniment les compétences qui lui ont permis d’entrer dans la vie professionnelle.
Il est de faire en sorte que chacun puisse continuer à en acquérir de nouvelles.
Car le risque le plus important n’est pas que l’IA rende certaines compétences obsolètes, mais que nous continuions, nous, à former comme si elles ne l’étaient pas devenues.

