L’État français a un talent rare : celui de dépenser l’argent qu’il ne produit pas.
Car enfin, rappelons une évidence que notre débat public semble avoir oubliée : l’État ne crée pas de richesse. Il la prélève. Toujours. Sur les ménages, sur le travail, sur l’épargne… et surtout sur les entreprises.
Quand les finances publiques dérapent, quand les déficits se creusent, quand la dette explose, le réflexe est immuable : aller chercher l’argent là où il existe encore. Et où trouve-t-on encore de la création de valeur ? Dans l’entreprise.
Le problème est qu’à force de considérer l’entreprise comme une source inépuisable de financement, l’État finit par assécher ce qu’il prétend exploiter.
La France demeure aujourd’hui l’un des pays européens où les impôts de production sont les plus élevés. Même après plusieurs réformes, leur poids représente encore près de 3,6 à 3,8 % du PIB, soit presque deux fois la médiane européenne. En valeur absolue, cela représente plus de 100 milliards d’euros prélevés sur les entreprises françaises.
Et il faut bien comprendre ce que sont ces impôts de production : des taxes payées avant même de réaliser le moindre bénéfice.
Autrement dit, en France, on taxe l’entreprise non pas parce qu’elle gagne de l’argent, mais parce qu’elle existe, parce qu’elle emploie, parce qu’elle produit, parce qu’elle investit.
C’est une logique profondément anti-économique.
Partout ailleurs, les grandes nations industrielles cherchent à favoriser l’investissement productif. Elles ont compris une chose simple : plus l’entreprise prospère, plus l’État récoltera ensuite — via l’impôt sur les sociétés, la TVA, les cotisations sociales, l’emploi créé, la consommation générée.
Mais en France, le raisonnement semble inversé : prélever d’abord, espérer ensuite.
L’État, prisonnier de sa propre addiction à la dépense publique, ne raisonne plus en stratège économique mais en trésorier en urgence permanente. Les dépenses publiques dépassent 57 % du PIB. Les déficits deviennent structurels. Et comme la réduction du train de vie public reste politiquement taboue, il faut continuellement trouver de nouveaux relais de financement.
Les entreprises deviennent alors la variable d’ajustement idéale.
Silencieuses. Dispersées. Politiquement moins “protégées” que d’autres catégories.
On réduit les allègements de charges.
On multiplie les contributions sectorielles.
On invente des taxes exceptionnelles qui deviennent permanentes.
On alourdit les coûts de production au moment même où la concurrence internationale s’intensifie.
Puis on s’étonne que l’investissement ralentisse.
Car chaque euro capté par l’impôt est un euro qui ne finance plus une machine, une embauche, une innovation, une hausse de salaire ou une conquête de marché.
L’entreprise arbitre. Toujours.
Et dans l’économie actuelle, ces arbitrages deviennent brutaux.
Le contexte est particulièrement inquiétant : ralentissement de la consommation, accès au crédit plus difficile, hausse du coût du capital, multiplication des défaillances d’entreprises. Les signaux d’alerte s’accumulent. Les faillites atteignent des niveaux historiquement élevés dans de nombreux secteurs. Les banques, elles-mêmes contraintes, soutiennent moins facilement l’économie réelle.
Dans ce contexte, croire que l’entreprise continuera éternellement à absorber la pression fiscale relève de l’illusion.
Parce qu’une entreprise ne vote pas avec des slogans.
Elle vote avec ses investissements.
Elle peut reporter un recrutement.
Automatiser davantage.
Geler des projets.
Délocaliser une production.
Installer son prochain site ailleurs.
Ou simplement fermer.
La compétitivité n’est pas un concept abstrait. C’est une bataille quotidienne entre territoires. Et dans cette bataille, la France envoie souvent un message paradoxal : “Produisez chez nous, mais acceptez d’être davantage taxés qu’ailleurs.”
À long terme, les conséquences sont connues : moins d’investissement productif, moins d’emplois industriels, moins d’innovation, moins de croissance potentielle. Et donc, in fine… moins de recettes pour l’État lui-même.
C’est le paradoxe tragique de notre modèle : à vouloir trop prélever sur ceux qui créent la richesse, on finit par réduire la richesse disponible à prélever.
La question devient alors presque existentielle.
Jusqu’à quand ?
Jusqu’à quand les entreprises accepteront-elles de financer un système qui les considère moins comme des partenaires de prospérité que comme des réservoirs fiscaux permanents ?
Jusqu’à quand pourra-t-on taxer la production avant qu’elle ne parte produire ailleurs ?
Jusqu’à quand pourra-t-on décourager le risque, l’investissement et l’initiative sans conséquences sociales majeures ?
La réponse est peut-être déjà sous nos yeux.
Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus suffisamment d’entreprises pour payer.

